Les paysages

Qu’il ait planté son chevalet sur les hauteurs d’Alger la blanche, ou dans les rues de Paris, pour y saisir la lumière d’Île-de-France qu’il aimait tant, Harburger faisait siens les mots de Camille Corot, précieusement recopiés dans l’un de ses carnets de notes : « Sur la nature, cherchez d’abord la forme ; après, les valeurs ou rapports de tons, et l’exécution. Le tout soumis au sentiment que vous avez éprouvé. Ce que nous éprouvons est bien réel. Devant tel site, tel objet, nous sommes émus par une certaine grâce élégante. N’abandonnons jamais cela, et, cherchant la vérité et l’exactitude, n’oublions jamais de lui donner cette enveloppe qui nous a frappés. Soumettons-nous à l’impression première. Si nous avons été réellement touchés, la sincérité de notre émotion passera aux autres. »

Hauts d’Alger Sud, Panorama de Saint-Raphaël
(El Biar), 1941,

 huile sur toile, 46 x 55 cm.
Paris, collection particulière.

Installé pendant la guerre à El-Biar, sur les hauteurs d’Alger, Harburger bénéficie d’"une vue panoramique magnifique qui variait sans cesse avec les éclairages" qu’il met à profit pour peindre de lumineux paysages.

Alger, Place du Gouvernement, vers 1942,
crayon graphite sur papier verge,
31 x 18 cm. Paris, collection particulière.

 

La Réserve (Pointe Pescade),
mine de plomb sur papier, 23 x 46,5 cm.
Paris, collection particulière.

La Bolline Val de Blore, 1984,
 huile sur toile,  35 x 27 cm.
Rennes, collection particulière.

 

« Dans le paysage de la Bolline, j’ai pu aller très loin dans l’analyse et l’exécution »,
confiait Francis Harburger.

La Tour Clovis, 1965,
huile sur toile, 46 x 38 cm.
Paris, collection particulière.

Démolition de l’hôtel de Corrèze, 1990,
 huile sur toile, 33 x 41 cm.
Paris, collection particulière.

 

Lorsque Francis Harburger commence à peindre en 1963 une importante série de vues de Paris, qu’il poursuivra jusque dans les années 1990, ce n’est pas pour immortaliser les quartiers fameux de la capitale, mais pour peindre l’épiderme de la ville – le pan lépreux d’un mur, l’âme d’un vieil hôpital ou d’une palissade, de pauvres façades lavées et délavées… Observateur inlassable, Harburger est aux aguets de l’âme des choses, enclose dans les façades vétustes et les toits de zinc qu’il affectionne. Cherchant à traduire la présence sensible de la pierre usée ou du crépi lézardé, il rebâtit patiemment sur la toile chaque pan de mur, en autant de morceaux de peinture abstraite que des raccords de vieux plâtres viennent juxtaposer pour donner à voir ces coins de Paris, promus à la démolition et bientôt perdus.

Carrefour Dupleix, 1969,
huile sur toile, 50 x 61 cm.
Paris, collection particulière.

 

Rue du Départ, 1974,
huile sur toile, 46 x 38 cm.
Paris, collection particulière

Impasse Baudran en hiver, 1989,
huile sur toile, 41 x 33 cm.
Paris, collection particulière.

 

Derrière l’apparente poésie qui se dégage de ses vues de Paris, un critique analyse le travail presque scientifique d’Harburger : « La science apparaît surtout dans la volonté bien arrêtée de refaire, tout en peignant, le travail du temps, commente un journaliste devant ces paysages. Voici un toit de tuiles. “Bien, semble se dire le peintre, quelle était la couleur de cette tuile quand elle était neuve ? Vermillon clair ?” Alors, il peint d’abord le toit en vermillon clair ; puis lentement, minutieusement, il le couvrira de tons de mousse ou de suie, respectera les “délavures”, dues à des ruissellements d’eau. […] Le monde d’Harburger a toujours quelque chose de permanent, de statique. La lumière semble ne venir de nulle part. C’est une étrange clarté, abstraite presque, qui baigne ses paysages.»

La rue Norvins, 1965,
huile sur toile, 46 x 38 cm.
Paris, collection particulière.

Le Lapin agile, 1967,
huile sur toile, 38 x 46 cm.
Paris, collection particulière.

 

« Ce sont là des visages plutôt que des paysages à cause de la tendresse et du regret qui fait de chaque vue de Paris un portrait. On songe alors à Utrillo, non que la technique ou la pensée de Harburger ressemblent à celles du maître, mais parce qu’un même amour de la ville et, au-delà, du spectacle du monde, anime ces deux peintres. Réaliste, Harburger entend, écoute, transmet le murmure secret de murs qui s’effritent, de rues qui se vident, de façades qui se dégradent. »

Nadia Blokh et Jean Blot dans L’Arche, 1970